de Baltazar Atangana Gender and Inclusion Advisor

Le récent document de position du Réseau pour la promotion de l’agroécologie au Cameroun (REPAC) concernant le règlement européen sur la déforestation (DER) sert de catalyseur pour une analyse plus large : un processus de conformité qui va de l’avant, mais risque de laisser les petits producteurs, en particulier Les femmes, derrière.
En mars 2026, REPAC a publié un document de position sur l’alignement du Cameroun sur la réglementation de la déforestation de l’Union européenne (DER). Le document soulève une question que beaucoup préfèrent éviter : si le Cameroun prétend être prêt pour l’EUDR, est-ce que cela est prêt pour les petits exploitants ou uniquement pour les exportateurs et les institutions ? Ce n’est pas une question rhétorique. Il s’agit de savoir comment une réglementation commerciale en provenance de l’Europe peut brusquement remodeler l’équilibre économique et social d’un secteur agricole qui emploie des centaines de milliers de familles locales.
Un règlement qui mélange le deck sans changer les règles
Le secteur du cacao est l’épine dorsale de l’économie rurale du Cameroun. En 2024, il a généré près de 1 000 milliards de FCFA de revenus d’exportation. Dans ce contexte, le règlement (UE) 2023/1115 est devenu une réalité incontournable pour tout opérateur souhaitant accéder au marché européen. L’EUDR exige la preuve que le cacao n’a pas contribué à la déforestation après le 31 décembre 2020, que sa production est conforme aux lois nationales et que chaque parcelle est tracée à ses coordonnées GPS.
En réponse, le Cameroun a lancé plusieurs initiatives. Le Conseil interprofessionnel du cacao et du café (CICC) a été chargé de géolocaliser toutes les parcelles à l’échelle nationale. Un ‘manuel de diligence raisonnable’ a été élaboré et approuvé par l’État, répertoriant plus de trente exigences légales que le cacao destinée à l’Europe doit respecter. De plus, la plate-forme GeoShare a été créée pour permettre aux exportateurs d’échanger des données de géolocalisation. La décision du Parlement européen de reporter la date de mise en œuvre au 30 décembre 2026 a été accueillie par les autorités comme une occasion de finaliser la conformité.
Cependant, la note de REPAC offre une vue plus nuancée. En juillet 2025, lors d’un forum de préparation à Yaoundé, le CICC a annoncé avoir géolocalisé près de 550 000 parcelles. Pourtant, sur le terrain, les agriculteurs du village d’Ekombé ont témoigné qu’ils n’avaient jamais fait partie d’une opération de géolocalisation. Un producteur, qui cultive depuis plus de vingt ans, a déclaré qu’il ne comprenait même pas le terme, ajoutant qu’aucun agent n’avait visité son domaine depuis des années. La duplication des données entre les acteurs, le manque de centralisation et le fait que plus de la moitié des producteurs restent non identifiés révèlent une réalité bien plus fragmentée que ne le suggèrent les chiffres institutionnels. Ce n’est pas que le Cameroun n’est past faire des progrès; C’est que ces progrès ne profitent pas à ceux qui en ont le plus besoin.
Trois critères de conformité, trois voies d’exclusion
Le rapport analyse les trois piliers de l’EUDR et comment chacun affaiblit de manière unique les petits producteurs camerounais :
- Légalité : Les petits exploitants sont confrontés à un niveau de complexité bureaucratique hors de portée. Le manuel de diligence raisonnable identifie plus de trente exigences légales couvrant les droits fonciers, les lois du travail et la protection de l’environnement. Cependant, la coexistence du droit coutumier et statutaire au Cameroun signifie que la grande majorité des producteurs manquent de titres fonciers formels. Dans un secteur où la main-d’œuvre est principalement familiale et informelle, ces exigences en matière de documentation appartiennent à un monde étranger au cacao moyen.
- Traçabilité et possession de données : Il existe une tension centrale concernant à qui appartient les données. Actuellement, chaque exportateur géolocalise les champs des producteurs qui leur sont attachés et conserve un contrôle exclusif sur ces données. Le producteur, bien qu’il soit la première partie concernée, n’y a pas accès. Cela crée une dépendance structurelle où l’entreprise qui a financé la géolocalisation devient, par défaut, le seul acheteur possible. Un agriculteur de Ngoro l’a résumé brutalement : il sait déjà à qui il va vendre pour les prochaines saisons car cet acheteur détient ses coordonnées. Les données ont en effet décidé pour lui.
- Zéro déforestation : Dans les régions de production de cacao camerounaise, caractérisée par de fortes précipitations, les jachères abandonnées pendant cinq à dix ans peuvent développer une couverture arborée dense. Ceci est souvent impossible à distinguer d’une forêt naturelle sur l’imagerie satellite. Cette réalité écologique rend la preuve de la conformité difficile pour les producteurs travaillant sur des terres non enregistrées en utilisant une agriculture traditionnelle. En outre, la politique nationale visant à augmenter la production à 640 000 tonnes d’ici 2030 (contre 300 000) repose en grande partie sur l’expansion des zones cultivées, une trajectoire qui contredit directement les exigences européennes.
Le pilier invisible : les femmes à risque d’exclusion accrue

Bien que la note REAC ne se concentre pas principalement sur le sexe, c’est là que le problème est le plus urgent. Une étude de janvier 2026 du Center for Environment and Development (DEC) et Fern, intitulée ‘Femmes : la colonne vertébrale de la production de cacao au Cameroun’, Met en évidence un paradoxe structurel.
Les femmes effectuent une part importante du travail agricole, du labourage du sol à la rupture des gousses et à l’organisation du travail. Pourtant, ils restent invisibles dans les registres fonciers, le leadership coopératif, les contrats commerciaux et la répartition des revenus. L’étude estime que les femmes ne contrôlent que 20 à 30 % du revenu généré par le cacao, qui est presque entièrement consacré aux dépenses du ménage.
Ce déséquilibre est aggravé par une insécurité foncière massive. Sur les 191 productrices interrogées, 87 % sont confrontées à l’insécurité des terres, même lorsque leur accès est basé sur des arrangements familiaux. Puisque le critère principal de l’EUDR est la preuve des droits à l’utilisation des terres, une femme qui cultive sans titre est, par définition, ‘non conforme’, quel que soit son travail.s qualité. De plus, 68 % des femmes interrogées n’avaient jamais entendu parler de l’EUDR.
Vers une approche intersectionnelle opérationnelle
Les données indiquent la nécessité d’un Approche intersectionnelle à la conformité, qui reconnaît la façon dont le genre, l’insécurité foncière, l’isolement géographique et la marginalisation économique se combinent pour créer des types spécifiques d’exclusion.
La mise en oeuvre de cette approche nécessiterait :
- Programmes de géolocalisation comprenant des modules de sensibilisation conçus pour les femmes.
- Exigences pour les coopératives afin d’assurer une représentation efficace des femmes dans la prise de décision.
- Données de conformité ventilées par sexe pour surveiller l’inclusion réelle.
Le document de position de REPAC est une contribution précieuse au débat en cours. Il ne rejette pas l’EUDR mais exige qu’il soit appliqué avec la rigueur due à ceux qui sont les plus exposés à ses contraintes. Le retard à décembre 2026 n’est pas une victoire en soi ; C’est une opportunité que le Cameroun et l’UE ne doivent pas perdre. Les petits producteurs, en particulier les femmes, méritent plus qu’une ‘durabilité’ qui les exclut.
